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16 juin 2007

Mon père

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J'ai participé au concours Run and Blog, organisé par Fred de Mai. Le principe : envoyer un texte, une photo, une vidéo autour du jogging. Pour un non-sportif comme moi, le sujet était difficile. mais j'ai laissé courir mes doigts sur mon clavier. Et voici le résultat, dont je suis assez satisfait. N'oubliez surtout pas d'écouter la musique ci-dessous en lisant ce texte ...



Mon père

Vendredi matin, 5 heures, la faible sonnerie de ma montre retentit. Machinalement mes bras se tendent au-dessus de ma tête pour ouvrir le rideau noir de ma fenêtre. Les deux paupières ouvertes, me voilà habitué à l’obscurité de ma chambre de bonne. Comme tous les matins, silence profond dans la résidence tout comme à l’extérieur. Café froid de la veille ingurgité. Pull et short enfilés, mes Adidas lacées. Personne dans les escaliers. La douce fraîcheur automnale finit de m’éveiller. Le bitume commence à défiler sous mes enjambées. Quelques minutes de course et l’odeur de la vase annonce l’arrivée au port. Le Requiem de Fauré dans les écouteurs atténue le bruit des sifflements du vent dans les cordages. Trente minutes de sérénité, seul à courir le long des voiliers puis des rochers, sur le chemin des douaniers. Après les étirements dans la crique déserte, le retour à la ville, même tracé, en sens inverse. Fauré laisse place à la voix encore endormie du journaliste de la première radio nationale d’informations. La ville se réveille doucement, une vitrine de boulangerie qui s’allume. Des travailleurs matinaux dans leur voiture. Des lumières au travers des fenêtres.

Je me souviens. Mon père m’a donné cette envie. Courir. Courir. Ne pas s’arrêter. Je me souviens. Notre premier footing. Un vendredi matin à la première heure. Je me souviens. Mon père regardant la veille Patrick Poivre d’Arvor dans son écran. Je me souviens. Cette image du nouveau président faisant son footing. Je me souviens de ce père oublié depuis. Maintenant un inconnu. J’avais 11 ans à cette époque. Il m’avait dit Sarko a raison il faut une têt remplie dans un corps sain. Et avait ressorti son vieux cycliste noir. Posées ces chaussures de sport prêt de la porte d’entrée. Encore pleines de terre, ne lui servant que pour le jardinage. La cinquantaine approchant, un embonpoint perçait. Et le lendemain, avant d’aller à l’école, nous avions couru 30 minutes. Pendant tout le trajet, il ne prononça mot. A son habitude. Un père absent et muet. Nous avions emprunté le chemin des douaniers. J’ai de suite aimé cette solitude. Ce face-à-face avec le vent. Ce duel du pied gauche contre le droit. Cette frénésie du toujours plus vite. Ce ralenti de l’arrivée.

J’arrive à ma résidence universitaire. Non, cette larme n’est pas pour toi, mon père. Je n’ai pas pleuré quand tu es mort emporté par un arrêt cardiaque. Comme 3000 autres personnes cette année-là pendant leur footing. Le président avait lancé une mode. Mais eux n’avaient pas cinq médecins à temps plein veillant sur leurs encéphalogrammes, scanners et IRM. Toi tu avais suivi une mode. Le ministre de la santé avait dû lancer un spot télévisuel. La paranoïa avait envahi les sportifs du dimanche. Et du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul ou presque à courir. Dix ans que tu as disparu, mon père. Emporté par le mimétisme. Notre président maintenant ne court plus. Mauvais pour ses genoux a annoncé son bulletin de santé. Mauvais pour son image ont avoué à demi mots ses communicants.

Moi j’ai continué à multiplier les foulées. Mes amis se moquent derrière leurs sarkoburgers, le nouveau sandwich de Quick. C’est la première fois que je repense à toi, mon père. Mais dès ma douche prise, je sais que je t’aurai à nouveau oublié. Ce grand inconnu. Qui m’a seulement appris à courir.

Paris, le 16 Juin 2007.
Mon père, Luc Mandret


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12 Commentaires:

Anonymous Anonyme dit ...

On vit dans le même quartier et on a la même activité matinale...Intéréssant,en plus d'être deux blogueurs politiques...

17 juin, 2007 14:23  
Blogger Lancelot dit ...

Sauf que je ne sais pas qui tu es, anonyme, donc il m'est difficile de lire ton blog ;-)

17 juin, 2007 14:25  
Blogger Antoine dit ...

Moi je trouve ça pas mal du tout ce que tu as écrit...

17 juin, 2007 14:36  
Anonymous FdM dit ...

cela change avec la musique

17 juin, 2007 14:37  
Blogger Lancelot dit ...

@ Antoine
Merci c'est gentil ...


@ Fred
Dommage qu'on ne puisse mettre le morceau sur le site ;-)

17 juin, 2007 16:34  
Anonymous Cassiopée dit ...

Joli texte, bravo! J'ai participé aussi au concours. Malin, ça, ça me fait une chance de moins de gagner, grrr ;-).

17 juin, 2007 18:32  
Anonymous Avocat du diable dit ...

Beau brin de plume, Luc! Bravo! C'est quand les résultats? On peut voter?

17 juin, 2007 20:25  
Blogger Lancelot dit ...

@ Cassiopée
Merci, mais ton texte est pas mal non plus ;-)


@ Avocat
Merci aussi, mais non tu ne peux pas voter. Par contre, tu peux aller mettre un gentil commentaire sur le blog là-bas pour influencer leur choix ;-)
Résultats début juillet !

18 juin, 2007 14:02  
Anonymous DAVID dit ...

FELICITATION POUR CE NOUVEAU BLOG QUE JE DECOUVRE AUJOURD'HUI AVEC FIERTE...CET ESPACE WEB ME SATISFAIT ET JE REVIENDRAIS REGULIEREMENT Y JETER UN OEIL...
AMICALEMENT
DAVID
universdavid.blogspace.fr

21 juin, 2007 15:14  
Anonymous Anonyme dit ...

Nostalgie marine...

31 juillet, 2008 22:49  
Anonymous Anonyme dit ...

un footing sur l'arrondissement ?
aller à la mairie, via ordener, puis direction le sacré coeur, redescendre en suivant la ligne 2

pour les solides du jarret, la rue stéphenson,ordener, les poissonniers, belliard, avenue de st ouen,place de clichy, la ligne 2 pour la place de la chapelle, retour vers la rue stéphenson, à deux pas du logement de Lancelot

ps: au fait, superbement écrit ton texte. Parole d'un fan de blogs littéraires

Cyril, echoparisien

01 août, 2008 17:41  
Anonymous PAT dit ...

Félicitations pour cette nouvelle que je viens de découvrir au grès de mes vagabondages sur la toile.
belle idée, sujet traité avec sensibilité et retenu, style efficace.
je ne peux que t'encourager à poursuivre sur ce terrain passionnant qu'est l'écriture.
cordialement,
PAT

06 août, 2008 20:54  

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