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05 août 2007

Le sang d'une nuit d'été - Le fait divers

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« Le sang d'une nuit d'été »
Chapitre 5 : Le fait divers

Une trentaine de voitures stationnaient dans le chemin menant de la route principale à sa maison. Malgré tous les efforts des gendarmes, les journalistes avaient réussi à franchir les barrages. Une dizaine de camions-régies pour les télévisions. Des photographes envoyant des clichés à partir de leurs ordinateurs portables, assis sur leurs motos. Des voitures siglées au nom de stations et de journaux de différents organes de presse. Tous les médias nationaux avaient dépêché un journaliste pour couvrir cette affaire.

Les pouvoirs publics semblaient avoir réussi à garder le silence jusqu'au petit matin. Seul le grand quotidien régional titrait sur le fait divers. Un énorme « Massacre à la tronçonneuse » barrait la une du journal. La totalité des journalistes lisait attentivement les détails des meurtres. Naïvement, Jean-Philippe sortit, il voulait lui aussi lire l'article. A peine la porte franchie, une nuée de micros, de dictaphones, de caméras et d'objectifs s'agglutinèrent autour de lui. Il retroussa rapidement chemin. Quelques irrespectueux tentèrent de se faufiler avec lui, bloquant le portail de sa maison. Les gendarmes arrivèrent rapidement à son secours, et firent évacuer la presse quelques mètres plus loin. Après les avoir remerciés, Jean-Philippe obtint que l'un des plantons lui apportât un exemplaire du journal.

La lecture terminée, Jean-Philippe brancha sa radio. Toutes les stations ne parlaient que du fait divers de l'été. La région en émoi. Un psychopathe en liberté. Le carnage le plus sanglant depuis des années. Le village fantôme. Les qualificatifs ne manquaient pas, ajoutant toujours plus de sensationnel.

Jean-Philippe ne pouvait sortir de chez lui. Une femme officier d'une quarantaine d'année frappa à sa porte, accompagnée d'un tout jeune policier. Ils devaient se charger de sa protection tant que le village ne retrouverait pas son calme. Jean-Philippe comprit que c'était un moyen efficace pour le surveiller discrètement. Ne pouvant sortir de sa maison sans éviter les journalistes, Jean-Philippe profita de la présence du jeune policier pour lui demander de faire quelques courses. Non pas qu'il manquât de provisions, mais c'en était toujours un de moins à fouiller dans sa maison.

La femme officier s'avèrait charmante, Jean-Philippe se confia. Jean-Philippe lui parla en détails de sa femme, des circonstances de son décès. Tout comme son épouse, la policière était d'origine italienne. Jean-Philippe ne croyait pas en ce genre de coïncidences. Le responsable de l'enquête, en lui envoyant cette femme, avait bien vu.

Le jeune policier rentré, ils déjeûnèrent tous trois dans la cuisine. Jean-Philippe resta muet durant tout le repas. Le souvenir de sa femme le hantait.

A peine le café pris, un mouvement de foule se fit entendre à l'extérieur de la maison. Les journalistes démarraient en trombe vers le centre du village. Jean-Phillipe et ses deux protecteurs montèrent à l'étage pour comprendre l'origine de cette agitation. Deux hélicoptères de l'armée atterrissaient sur la place centrale. Une vingtaine d'hommes cagoulés et sur-armés investissait le village. Des snipers sur les toîts des bâtisses les plus élevées. La policière prédit l'arrivée d'une personnalité importante.

Elle avait vu juste : une demie-heure plus tard, une dizaine de grosses berlines débarquèrent dans le village. Les voitures aux vitres teintées s'arrêtèrent devant le QG provisoire installé dans le village.

Jean-Philippe vit sortir d'un véhicule le préfet du département en grand uniforme. A ses côtés, le député de la circonscription et son épouse également élue au conseil régional. Puis des gardes du corps entourèrent deux hommes qu'il ne put reconnaître. Tout ce petit monde pénétra dans le QG et y resta près d'un quart d'heure. Ils se rendirent ensuite sous une autre tente faisant office de chapelle ardente.

A peine sortis, ils remontèrent tous dans leur véhicule respectif. Jean-Philippe pensa que la visite se terminait, mais il fut surpris de voir le cortège prendre la direction de sa maison. La femme officier lui conseilla de se détendre, qu'il allait devenir une star. Jean-Philippe passa rapidement par la salle de bain pour se rafraîchir et coiffer rapidement ses cheveux en bataille.

Les pneus crissèrent dans l'allée. Les véhicules des gardes du corps ouvraient la marche. Des gorilles avec oreillettes précédèrent les élus de la république. Directement à leur suite les journalistes s'excitaient pour obtenir interviews et clichés.

Jean-Philippe accueilla sur le pas de sa porte le préfet, le député et son épouse. Et les deux qu'il n'avait pas reconnu : le ministre de la Justice et le premier ministre. Alors que le premier se contenta d'alterner sourires crispés et mine désespérée de circonstance, le second prit Jean-Philippe par le bras. Il se retourna avec lui vers les caméras, vibrant de compassion. Le premier ministre demanda à Jean-Philippe s'ils pouvaient entrer. Jean-Philippe marmonna un inaudible oui. Ils furent une petite dizaine dans son salon, un garde du corps à chaque porte.

Le premier ministre était l'homme politique en vue du moment. Il bénéficiait du soutien de l'ensemble des médias. Et les sondages le créditaient d'une forte côte de popularité depuis que le Président de la République tentait de se démêler d'affaires judiciaires. Le chef du gouvernement s'assit sur le canapé en cuir beige de Jean-Philippe. La femme du député à sa droite et Jean-Philippe à sa gauche, pendant que le député et le préfet occupaient les fauteuils.

La discussion fut rapide, le premier ministre promettant que toute la lumière serait faite pour découvrir le ou les auteurs de cet horrible massacre. A cet instant, au moment où Jean-Philippe commençait à se décrisper, un flash perça au travers de la fenêtre. Un journaliste venait d'immortaliser la scène. Le Premier Ministre eut un sourire complice en direction du photographe. Et l'assemblée prit congé, non sans avoir auparavant fait une déclaration solennelle : il fallait combattre cette barbarie d'un autre âge, le poing fermé ; il fallait se recueillir dans la douleur autour des familles des victimes, la voix brisée.

La fin de journée fut plus calme. Jean-Philippe se détesta à l'image, en se regardant le soir aux journaux télévisés. On lui avait bien proposé des interviews, certaines même rémunérées, il avait tout refusé en bloc.

Pendant le dîner, la femme officier reçut un appel sur son talkie-walkie. On avait retrouvé les têtes des personnes assassinées. A deux kilomètres du village, dans une auge pour porcs. Le choc fut terrible pour Jean-Philippe. Il s'imaginait la découverte.

Les policiers le quittèrent la nuit tombée. Mais ils restèrent dans leur véhicule. Jean-Philippe prit ses somnifères. Il trouva le sommeil rapidement, arrassé par les dernières journées. Mais se réveilla en sursaut régulièrement. Alternativement, des visions de têtes tranchées et du visage de sa femme se succédaient.
(A suivre ...)

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