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15 novembre 2007

Le mythe d'un pays gréviste

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En réponse à tous les râleurs conchiant la fainéantise des français, leur propension à faire toujours grève, stigmatisant une France toujours en grève, il faut absolument lire cette tribune dans la page Rebonds de Libération de François Doutriaux. François Doutriaux est enseignant en droit privé et consultant juridique indépendant, spécialisé en droit du travail et en droit pénal. Extraits.

Merci à Bap pour le lien.

La France serait une nation «grévicultrice» : le pays du «droit de paralyser» (le Figaro, 17 février 2004), qui préfère la «guerre sociale aux compromis» (le Monde, 26 mai 2003) et souffre d’une «forme d’infirmité que ne partagent pas nos voisins européens» (Christine Ockrent, les Grands Patrons, 1998) car «nul autre pays occidental ne se comporte ainsi» (l’Express, 5 juin 2003). Un bref rappel de la réalité historique et statistique de ce phénomène n’est donc pas sans intérêt.

Premier élément du mythe, la France serait un pays de grévistes. Le nombre de journées individuelles non travaillées pour fait de grève était de 4 millions en 1976, 3,5 millions en 1984, 2,1 millions en 1988, 900 000 en 2000, 1,2 million en 2005. En dehors de pics spécifiques (1982, 1995, 2001), l’ampleur et la fréquence des mouvements sociaux ne cessent de diminuer alors même que la population active ne cesse d’augmenter. La fonction publique se substitue par ailleurs progressivement aux salariés privés dans le cadre des conflits sociaux. En 1982, 2,3 millions de journées grevées étaient comptabilisées dans le secteur privé, pour 200 000 seulement dans le secteur public. En 2005, 224 000 dans le privé pour 1 million dans le public. La part du public dans les mouvements sociaux est passée de 3 % dans les années 70 à 30 % à la fin des années 80 puis à 60 % à compter du milieu des années 90.

(...)

Second élément du mythe, la France recourrait davantage à la grève que ses voisins. Sur la période 1970-1990, la France est onzième sur les dix-huit pays les plus industrialisés en termes de journées non travaillées pour fait de grève. Avec 0,15 journée grevée par salarié et par an, elle est 7,6 fois moins conflictuelle que l’Italie (première), 3,2 fois moins que le Royaume-Uni (septième), 1,6 fois moins que les Etats-Unis (huitième). Sur la période récente (1990-2005), la France demeure onzième sur dix-huit, avec une conflictualité qui s’est effondrée (0,03 journée de grève par salarié et par an) et demeure toujours inférieure à la moyenne (0,04 journée grevée).

(...)

Troisième élément du mythe, les grèves françaises se caractériseraient par des journées nationales destinées à paralyser l’activité économique. Sur la période 1970-1990, les conflits localisés représentaient 51,2 % des journées non travaillées pour fait de grève, loin devant les 34,9 % de conflits généralisés (propres à une profession) et les 13,9 % de journées nationales d’action. Sur la période plus récente (1990-2005), les conflits localisés représentent 85 % des grèves, pour 14 % de conflits généralisés et seulement 1 % de journées nationales !

(...)

Pourquoi, dans ce cas, Nicolas Sarkozy promettait-il avant son élection qu’«au bout de huit jours d’un conflit social, il y aura obligation d’organiser un vote à bulletin secret pour que la dictature d’une minorité violente ne puisse imposer sa loi sur une majorité qui veut travailler» ?Outre le caractère insultant de cette promesse à l’égard des grévistes «violents» et «dictatoriaux» et la manifeste méconnaissance dont atteste notre président en ce qui concerne le droit de la grève, quel est l’intérêt d’une telle mesure dans un pays où 98 % des conflits sociaux durent moins de deux jours ? Le droit de grève est une liberté constitutionnelle et individuelle pour chaque salarié, ce qui est incompatible avec une quelconque validation majoritaire.

(...)

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8 Commentaires:

Anonymous Thomas Deslypper dit ...

Merci Luc de mettre en avant cette belle tribune ; même si j'avoue que les grèves actuelles m'ennuient profondément, je trouve très sain de rappeler que la grève n'est pas une "habitude" en France.

A mon avis, quand elle est employée, c'est un peu trop souvent de manière préventive, mais pour que ça change, il faudrait changer l'esprit du syndicalisme français, et ça, ça ne se fait pas d'un coup de baguette magique.

A quand une vraie culture de la discussion (des deux côtés de la table) dans les relations sociales en France ?

PS : même juste quelques instant, ça m'a fait plaisir de te voir hier ;o) !

15 novembre, 2007 12:39  
Anonymous Nicolas dit ...

Oui, cet article est salutaire et contribue à faire tomber quelques lieux communs.
Evidemment, à force de ne regarder que son nombril, la France oublie qu'il y a d'autres pays autour d'elle.
Aujourd'hui a lieu la plus grande grève de l'histoire de la Deutsche Bahn (la SNCF allemande) et le réseau est quasi paralysé. Qui en parle, en dehors de quelques journaux ? Le 18 octobre, les cheminots belges étaient aussi en grève. Qui en a parlé? On peut multiplier les exemples dans l'aérien, dans l'autombile, etc...
Mais on aime bien se flageller en France, c'est connu.

15 novembre, 2007 12:53  
Anonymous Anonyme dit ...

Bravo et merci Luc.

Nicolas.

15 novembre, 2007 16:06  
Anonymous Jeune MoDem 31 dit ...

Franchement, bof bof

3 jours à préparer une intervention pour un colloque pour lequel je ne peux m'y rendre, merci SNCF. Du coup, annulation en plus de l'hôtel: le mec a perdu, d'après ses propres dires, 15 nuits...

S'ils veulent vraiment faire chier le gouvernement, ils n'ont qu'à faire opération train gratuit.

J'approuve les râleurs à partir du moment où ils sont usagers. Moi je le prends pas souvent, mais là ça tombait mal.

15 novembre, 2007 18:23  
Blogger Léna dit ...

La grève rend en tout cas les gens tout à fait effrayants ..
J'en ai vu s'accrocher entre les wagons du métro, c'est de la folie !
Et puis j'ai les oreilles pleines de klaxons, vivement la fin..
Bonne soirée,

Léna

15 novembre, 2007 18:52  
Anonymous Bob dit ...

« La part du public dans les mouvements sociaux est passée de 3 % dans les années 70 à 30 % à la fin des années 80 puis à 60 % à compter du milieu des années 90 »

Ah ça au moins c'est pas une légende urbaine.

16 novembre, 2007 13:37  
Anonymous estrella dit ...

La part du public dans les mouvements sociaux est passée de 3 % dans les années 70 à 30 % à la fin des années 80 puis à 60 % à compter du milieu des années 90 »

Ah ça au moins c'est pas une légende urbaine.

J'aurais pas dit mieux

23 novembre, 2007 00:07  
Anonymous Anonyme dit ...

Les lycéens et étudiants ils sont comptabilisés comment? Public ou privé?

Quant au caractère insultant de la promesse - démago - d'instaurer un vote à bulletin secret, je serais curieux de connaître l'avis des "briseurs de grèves" qui travaillent pendant les grèves massives et se font insulter ou qu'on empêche de travailler... Je suis sûr qu'ils aimeraient faire entendre leur voix

23 novembre, 2007 00:13  

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