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19 mai 2008

La société de l'éphémère

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Prêtre jésuite, Henri Madelin, ancien rédacteur en chef de la revue Etvdes, déclare dans une interview : "Nous sommes entrés dans une société de l'éphémère. Invités au "sacre du présent", nous sommes tournés vers la satisfaction fragile et frustrante de l'instant. Les hommes politiques ont du mal à traiter de l'avenir, à donner des repères de plus long terme".

Société de l'éphémère donc. Un constat que je partage pleinement. Un lieu commun peut-être. Mais en sommes-nous absolument et à chaque instant conscients ? N'acceptons-nous pas de fait cet état de notre paysage médiatique ? Qu'apporte à notre société cette course éperdue à l'instant ?

Il suffit d'écouter la tranche "infos" d'Europe 1, entre 11 heures et 14 heures. A longueur d'antennes, des faits divers. Faits divers, non pas au sens chiens écrasés (bien qu'ils occupent une partie non négligeable des actualités), mais faits divers des actualités politiques, économiques, internationales, etc. La petite phrase assassine de Martine Aubry à destination de sa camarade Ségolène Royal. Le mutisme de tel accusé lors d'un procès sordide. Le sauvetage de survivants lors d'une catastrophe naturelle.

Depuis le tremblement de terre en Chine, qui désormais se soucie des droits de l'homme dans ce pays. Oubliés les Robert Ménard, les "Free Tibet" et autres messages éphémères tant appréciés par les médias. Par les français, diront les responsables des médias. Et pourtant, ne devrions-nous pas nous interroger sur le comportement des responsables du gouvernement chinois pour faire face à ce tremblement de terre ? En pros de la comm', ils médiatisent avec perfection le plan de secours envers leurs citoyens. L'image donnée d'un pays qui accepte la main tendue de l'étranger. Un gouvernement proche de ses habitants. L'opinion publique ne se satisfait-elle pas de cette nouvelle et subite dorure sur le blason humaniste des "communistes" chinois ?

Les blogs, peut-être plus encore que les médias traditionnels, se vautrent dans l'instantané. Sur le graphique, le bruit médiatique de "l'affaire Arche de Zoé" et de son responsable Eric Breteau sur les blogs. Les deux parfaitement liés bien évidemment. Derrière tout "buzz" doit se cacher une âme le "buzzifiant" d'autant plus.

Parler de l'instant sur un blog, être le premier à parler de ce qui sera l'instant médiatique, est synonyme d'une forte fréquentation. Succès éphémères pour certains, parfois des coups de chance, un sujet venant à être sur-médiatisé sans que personne n'ait pu le prévoir. Succès plus mercantiles pour d'autres, à force de publicités ils deviennent des spécialistes de la "chasse au buzz", n'hésitant pas à utiliser les failles du référencement pour engranger d'autant plus de recettes.

Je serais malhonnête de dire que je ne me suis moi-même pas vautré sur ce blog dans cette course au scoop. Quoi de plus narcissiquement gratifiant que de voir plusieurs dizaines de milliers de visites en une seule journée sur son blog ? Parfois il est possible de s'amuser de cette société de l'éphémère, d'en faire une arme politique, d'attirer le poisson dans ses filets de mots-clés pour mieux diffuser un message que le lecteur n'attend pas. Il est fort à parier que cette stratégie sera de plus en plus puissante et généralisée, rendant conséquemment l'accès à l'information plus compliqué.

Nicolas Sarkozy, la société de l'éphémère, ses communicants en ont pris conscience très rapidement. Surfant sur l'émotion, voire le sentimentalisme, Sarkozy n'a eu de cesse durant la période 2002 à 2007 d'occuper personnellement chaque espace médiatique, récupérant toute actualité éphémère comme argument politique. Chaque fait divers devant un fait Sarkozy, les médias ont trouvé deux bons filons, et ainsi une bonne conscience, se cachant derrière l'étiquette "actualité politique" pour faire de l'audience. Là où Nicolas Sarkozy s'avère un animal du storytelling durant cette période, c'est qu'il a surfé sur cette facilité médiatique pour en faire un message politique sur le long terme : la rupture. Efficace et abêtissant à souhait.

Alors que la société dans son aspect général se vautre dans la sur-consommation (l'objet hype ne l'étant que jusqu'à ce qu'il soit grand public), la société médiatique se vautre dans l'éphémère. Quel avenir à cette situation ? Un raz-le-bol nous amenant vers un refus éveillé ou vers un refus poujadiste ? La poursuite du néantissement des masses, creusant le fossé entre les "vrais informés" et les "consommateurs" gavés par ces mêmes "vrais informés" ?

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21 Commentaires:

Anonymous Anonyme dit ...

tu critiques donc un système dans lequel tu te complais ? ca avance a quoi ?

19 mai, 2008 16:43  
OpenID sailortoshyo.com dit ...

Depuis quand il faut être en opposition pour critiquer ?

19 mai, 2008 17:48  
Blogger Laurent Javault dit ...

Je sens poindre un désabusement dans ce billet Lancelot. Et c'est vrai que, parfois, tout ce cirque médiatique est horripilant, inquiétant, désespérant ; un phénomène que le web ne fait que renforcer en l'accélérant. Mais la communication même dévoyée, ne vaut-elle pas mieux que le silence, par exemple celui d'une dictature ?

Espérons qu'un jour la société humaine saura maîtriser davantage cet amas d'événements qu'est la rumeur du monde...

19 mai, 2008 18:40  
Anonymous Bob dit ...

Autant pour les médias traditionnels je comprends le phénomène, il faut vendre, il faut que l'information soit sans cesse renouveler etc. (d'où la perte du décryptage et de la durée nécessaire à celui-ci).
Mais pour les blogs, en principe ils n'ont rien à vendre (sauf des Kinder), c'est donc un problème d'égo ?

19 mai, 2008 20:22  
Anonymous Miguel dit ...

Bon article, merci.

19 mai, 2008 22:28  
Anonymous CulturePo dit ...

Belle analyse !

19 mai, 2008 23:11  
Blogger Lancelot dit ...

Anonyme >> et toi, ça avance à quoi ton commentaire ? ;)

Sailortoshyo >> on peut faire de l'entrisme également, tu as raison !

Laurent >> Désabusement sûrement, mais je préfère être conscient et désabusé que ...

Bob >> les blogs, souvent, ont de la pub. Ou alors un égo flatté par les stats.

Miguel & Culturepo : merci !

20 mai, 2008 00:38  
Anonymous abadinte dit ...

Fais comme moi : crée l'actualité quand l'actualité se résume à Nicolas torche le cul de Carla.

Tu verras tout ça demain matin :)

20 mai, 2008 00:49  
Anonymous Ax dit ...

Très intéressant ce billet.

Quand ou ouvre la Une de Cozop, le nombre de blogs évoquant les mêmes sujets d'actualité donne la nausée.

C'est vraiment un face à face avec l'aspect pitoyable de la blogosphère, qui a du mal à faire autre chose que de réagir à l'actualité des grands médias, en surajoutant des indignations grandiloquantes et vaines, ou en donnant de petites leçons et corrections, qui sont excitantes dans la minute, et ridicules deux jours après.

J'ai passé 11 mois à fonctionner ainsi. 2 millions de visites la première année, et un contenu qui n'avait plus aucun intérêt une semaine après l'événement.

On peut décrocher, Luc ! :-)

Depuis quelques mois j'ai laissé tomber l'actualité, je ne parle plus chaque matin de Sarkozy, j'ai ouvert un nouveau site de vidéos, cinéma et musique, je fais uniquement des billets sur les artistes que j'aime, des anciens qui sont morts et qui nous manquent, et des jeunes qui débutent, qu'on découvre sur myspace, qu'on va ensuite voir au théâtre ou dans des bars...

Au lieu d'avoir la nausée en lisant toutes les horreurs de l'actualité, je passe plus de temps à voir et revoir des films, à découvrir des courts métrages, à écouter des musiques.

C'est franchement plus enrichissant et épanouissant que de courir après l'actu.

On est moins cité dans la blogosphère, qui ne s'intéresse qu'aux polémiques et sujets trash, mais on fidélise un autre public, pas moins intéressant.

Faire tous les mois un ou deux sujets d'actu sur un buzz du moment suffit à recharger l'audience en provenance de Google, pas besoin de faire cela tous les jours.

20 mai, 2008 05:08  
Blogger Patrick dit ...

J'adore cet article et j'aime beaucoup le commentaire de ax. Moi qui vient de créer mon blog, j'essaye justement de faire des analyses sans trop rentrer dans l'actualité mais le plus paradoxal, c'est que lorsque je surfe, j'ai plutôt tendance à aller sur des blogs qui réagissent à l'instantané...
Je crois que la politique au sens large (les hommes, les discours, les débats dans le café du coin) est une sorte de masse informe qui bouge lentement sur des tendances lourdes. L'instantané plaît car comme tu le dis, il augmente les visites, il permet la discussion rapide y compris dans la vraie vie, la rigolade autour de l'anecdote ou de la petite phrase de tel personnage politique, mais cela n'enlève rien aux tendances lourdes de la politique qui est davantage l'objet de sentiments profonds chez les gens et d'analyses de fonds. L'instantané ne peut être vu que comme un révélateur de ces tendances.
Je crois que Sarkozy avait conscience de l'importance de l'instantané mais aussi des tendances lourdes durant sa campagne, lui qui voulait toujours s'inscrire dans l'histoire avec nombre de références, alors que le PS (merde, je critique mon parti) a trop tendance à réagir à l'instantané en oubliant trop souvent les problèmes de fonds.

20 mai, 2008 09:52  
Anonymous Anonyme dit ...

Non il ne s'y complait pas, il y réside et progresse dans la pertinence.

20 mai, 2008 11:13  
Blogger Henri Alberti dit ...

Bonjour Lancelot
Je comptais laisser un petit message du genre :
"Enfin un billet lucide dans cette blogosphère pénible!"
Jusqu'à que Ax intervienne chez un modemmiste et je suis obligé de dire le contraire.

20 mai, 2008 13:23  
Anonymous Anonyme dit ...

Les "vrais informés" sont aussi des consommateurs, pourquoi faire la distinction ?

20 mai, 2008 13:29  
Anonymous Fotini dit ...

Les "vrais informés" sont aussi des consommateurs, pourquoi faire la distinction ?

(je ne suis pas "anonyme" mais son double)

20 mai, 2008 13:30  
Anonymous Ax dit ...

"le plus paradoxal, c'est que lorsque je surfe, j'ai plutôt tendance à aller sur des blogs qui réagissent à l'instantané..."

On a tous besoin de notre dose d'adrénaline instantanée. L'actu est une drogue qui procure des sensations fortes. C'est bien ce qui fait le succès des sites d'actu.

Mais en tant qu'éditeur ou blogueur, le succès d'un site d'actu a pour contrepoids le vide énorme qu'il nous laisse, quand on se retourne derrière soi et qu'on ne voit plus aucun article qui tienne la route un an après.

Cette impression de s'être épuisé à remplir un tonneau des Dannaïdes, et d'avancer vers la mort avec du vent dans les poches.

Sur l'actu comme drogue, voir cette courte interview de Louis de Funès:

http://www.lepost.fr/article/2008/05/12/1192222_louis-de-funes-il-n-y-a-que-des-choses-horribles-dans-le-monde-selon-les-informations_1_0_1.html

20 mai, 2008 14:02  
Blogger Otir dit ...

Le paradoxe de notre société de l'éphémère, c'est qu'elle allie cette course frénétique pour attraper de l'objet brillant et attirant, telle une chimère, avec une volonté de contrôle absolu dans ce même tourbillon.

Paradoxe existentiel de base. Une société qui s'auto-dévalorise en quelque sorte, en poursuivant des valeurs bâties sur le sable et ses myriades de grains.

20 mai, 2008 14:57  
Anonymous JF le démocrate dit ...

En lisant cet article, je me dis qu'il "fait clairement mouche". Je pense que tu y as su parfaitement cerner un des problèmes majeurs de notre société du début du XXIème siècle: l'instantanéité, la quête de l'éphémère, avec sa part d'individualisme aussi, qui prend la place de ce qui devrait à la fois être un leïtmotiv politique et médiatique: la capacité à anticiper.

Bravo pour cet article.

20 mai, 2008 20:34  
Anonymous AFP dit ...

Communiqué de la société des journalistes de l'AFP faisant suite à la soudaine disparition du blogueur Luc Mandret.

---

Joignant le geste à la parole, Luc Mandret, l'auteur remarqué de "La société de l'éphémère", a trépassé mardi 20 mai, en pleine gloire.

Etoile fulgurante dont l'éphémérité prend désormais figure d'immortalité, déjà surnommé "le Gérard Philippe des blogs", Luc Mandret laisse un souvenir que rien n'efface.

Partout dans le pays, le désespoir que suit cette mort que personne n'attendait, est immense.

Quand un blog atteint cette qualité, l'AFP n'a qu'un regret: n'être pas un blog.

20 mai, 2008 21:35  
Anonymous Milla dit ...

le numérique n'a jamais prouvé que nous étions entré dans l'ère de la commmunication mais que nous avons développé l'outil de communication...

de là la "quantité" de l'info prime a la "qualité" de l'info, puisque la qualité ne dépend pas des blogs mais de l'AFP ou tout autre système de diffusion de la presse qui elle par contre sélectionne l'info !

par exemple ne peut on comparer avec l'anthropologique d'antan qui permettait aux historiens intègres comme Hérodote de décrire avec exactitude les pays et les gens qu'il visitait...

pourquoi par exemple, la dictature de mussolini et la période noire sous le troisième reich et ce qui en a découlé n'a t-il pas été difusé de manière a éviter le pire, pure propagande et Klemperer avait décrit ma manière dont a été conduite cette manipulation de la novlangue ! cette technique de manipulation s'est renforcée avec les années qui ont suivies, jusqu'à nos jours...

avec la modernisation, la sociologie a remplacé l'anthropologie, la sociologie qui n'est que l'étude comportementale des masses qui peut aisément se pratiquer d'un petit bureau sans etre forcé d'approcher les population analysés, un controle purement statistique ou la manipulation du chiffrage...

de la ma question, l'information numérqiue n'est elle pas le résultat d'une manipulation sociologique ?

21 mai, 2008 09:43  
Anonymous Milla dit ...

ah au fait, suis passée via Marianne !

la communication est passée ;-)

21 mai, 2008 09:46  
Blogger legrec dit ...

par définition le passé n'existe plus et le futur pas encore.
ne promet pas à celui que tu aime d'être heureux demain

just do it
(et merde aux marchands de godasses)

29 mai, 2008 08:57  

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