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18 août 2008

La femme au cassoulet

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Troisième et dernière nouvelle achevée. Merci à mes relecteurs pour leurs précieuses remarques. Troisième nouvelle donc : vous pouvez télécharger les deux premières en format PDF : Mon père et Le sang d'une nuit d'été.

Dernière nouvelle, La femme au cassoulet, que vous pouvez lire ci-dessous ou télécharger en format PDF également. Prochainement, l'écriture d'une autre nouvelle, puis d'un roman. L'aventure continue !


La femme au cassoulet

Une voiture entre sur le parking du supermarché. Seuls trois autres véhicules, ceux des employés, stationnent, à proximité de l'entrée. La portière s’ouvre, une femme sort du véhicule. Une quarantaine d'années, quelques rides autour des yeux, un regard bleu perçant, une coupe récente et des mèches blondes. Elle se dirige vers les grilles du supermarché. Le volet métallique est encore baissé, elle allume une cigarette et ajuste le col de son chemisier blanc. Son pantalon en toile noire dessine une silhouette sportive et élancée. La femme fume nerveusement, immobile, la tête baissée. Le bruit d'une sonnerie casse le silence assourdissant de la climatisation. La femme lit un message reçu sur son téléphone portable, puis jette violemment le mobile dans son sac à main. Elle écrase le mégot de sa cigarette avec le talon de ses bottines.

Une lumière illumine l'entrée du supermarché. A travers le rideau de fer, la femme observe les salariés s'affairer à l'ouverture imminente. La femme trottine sur place, comme pour se réchauffer les pieds. Deux légères auréoles assombrissent le chemisier sous ses aisselles. Le bitume noir du parking scintille sous le soleil puissant de cette matinée du mois d'août. Un temps exceptionnel pour la région. La femme ne cesse de regarder sa montre, la grosse aiguille se dresse à la verticale, dans quelques secondes le magasin ouvre.

Madame Thomas travaille à l'Intermarché de cette banlieue de Lille depuis plus de vingt années. Chaque matin, elle assure l'ouverture. Depuis deux semaines, sa collègue partie en vacances, une nièce du gérant tient avec elle les caisses du supermarché. Madame Thomas apprécie le travail estival, les clients partis en vacances. Les journées s'avèrent plus calmes, elle apprécie de pouvoir discuter plus longuement avec les quelques habitués du lieu. Madame Thomas songe aussi à ses premières vacances sans son mari, elle part dans quinze jours faire une croisière. Une offre alléchante trouvée par son fils sur un site internet pour célibataires. Elle jette le gobelet de son thé sucré dans la corbeille en plastique disposée sous sa caisse. Puis elle se dirige vers l'entrée. Et appuie sur le bouton électrique déclenchant la lente levée du rideau métallique.

Le rideau à moitié ouvert, la femme se précipite dans le magasin. Elle insère une pièce de monnaie et décroche un chariot à roulettes. Elle n'entend même pas une voix lui lancer un bonjour automatique. Madame Thomas la regarde passer, elle lève les yeux vers le plafond blanc sale et pousse un soupir dans un sourire blasé. Madame Thomas traîne ses sandales jusque vers sa caisses et prend des nouvelles du petit ami grippé de Marion, la nièce du gérant.

La femme marche d'un pas rapide dans les rayons, le claquement rythmé de ses bottines sur le carrelage couvre le grincement des roues du chariot. Elle renverse une pile de shampoings disposés en tête de gondole, se baisse et les replace méticuleusement. Une larme de sueur coule de la racine des cheveux jusqu'au bas de la joue. Elle reprend sa course effrénée, ses doigts osseux agrippés à son caddy. Nouvelle sonnerie, nouveau message, la femme extirpe le téléphone d'une main, le glisse dans la poche de son pantalon et s'arrête devant le rayon des conserves.

Marion baille d'une nuit agitée par la fièvre de son copain. Madame Thomas lui conseille gentiment d’éviter de proposer ses amygdales à la vue des clients. Les pommettes du visage de la jeune femme s'empourprent, provoquant l'hilarité de Madame Thomas. Madame Thomas apprécie le travail avec Marion. Madame Thomas lui apporte l'affection d'une mère à sa fille qu'elle aurait tant aimée avoir.

Les manches du chemisier relevées, la femme s'est arrêtée devant les boîtes de cassoulet. Une demi-douzaine de marques différentes. La femme observe les prix avec attention, puis choisit une marque de milieu de gamme. 3 euros 10 la boîte de 840 grammes. Elle prend une première boîte et la pose soigneusement dans le caddy. Puis une seconde. Une minute plus tard, un premier niveau de boîtes de cassoulet tapisse le chariot. Elle continue. Tel un automate, les mouvements se répètent tous identiques. De ses deux mains, sur la pointe des pieds, elle entoure la conserve, repose ses pieds sur le sol, se tourne de deux petits pas sur elle-même vers la gauche et se baisse pour disposer la boîte dans le chariot. Se relève et recommence.

Marion explique à Madame Thomas le programme de sa deuxième année d'études. Elle veut être diététicienne. Madame Thomas s'intéresse beaucoup aux connaissances de Marion. Depuis qu'elles travaillent ensemble, Madame Thomas a entamé un régime. Elle souhaite perdre la dizaine de kilos superflus accumulés pendant les vingt années de son mariage. En pleine discussion, les deux femmes sont interrompues par une voix fluette. Anna vient d'arriver, discrète comme à son habitude. Depuis que Madame Thomas travaille ici, elle a toujours connue Anna et sa canne. Anna perd la mémoire mais jamais sa langue. Chaque jour, elle vient dans « son » Intermarché. Elle peut y rester plusieurs heures, parfois simplement prostrée dans un coin, perdue dans ses souvenirs. Elle fait ses courses pour la journée. Certains la pensent sénile, Madame Thomas croit aux histoires extravagantes de la vieille femme, de ce militaire américain qui l'aurait fait monter sur les planches des cabarets de New York, de sa vie d'artiste aux quatre coins de la planète. Et de son retour, l'âge avancé et sans le sou dans son Nord natal. Sans famille et sans amis, avec pour seules sorties le supermarché et le théâtre municipal.

Le chariot croule maintenant sous les boîtes de cassoulet. Ayant vidé le stock de la marque initialement choisie, la femme s'est rabattue sur une marque concurrente, dix centimes plus chère. La femme compte le nombre de boîtes, sur ses lèvres desséchées se lisent presque invisibles quatre-vingts, quatre-vingt-un, quatre-vingt-deux. Les mouvements de la femme de moins en moins précis, les gestes plus saccadés, les boîtes s'entassent toujours dans un rangement d'une symétrie parfaite. Quatre-vingt-dix-neuf. Cent. Le chariot déborde. La femme s'accroupit sur le sol du supermarché, sort un mouchoir de son sac, et essuie son visage ruisselant.

Anna, voûtée, la main droite sur sa canne, pose son panier tenu par la gauche et l'emplit de victuailles. Quelques légumes, de la viande se trouvent déjà au fond du panier en plastique rouge. De quoi préparer ses repas des midi et soir. Ne manquent que des cornichons. Elle glisse vers le rayon des conserves au bout duquel elle aperçoit la femme accroupie, chariot débordant de boîtes de conserve. Les pas d'Anna s'accélèrent et partent à la rencontre de cette cliente inconnue.

La femme voit surgir devant elle une grand-mère décharnée. Elle se relève précipitamment et déroule les manches relevées de son chemisier. Anna salue de la tête la femme, celle-ci baisse le regard et enfourche son caddy. Anna interpelle la femme, demandant si elle peut lui attraper les cornichons, disposés en hauteur. La femme s'exécute sans un mot, serre les cornichons de ses deux mains, et dépose la boîte dans le panier de la vieille femme. Elle fixe un instant le fond du panier, le regard vide. Elle reprend son chariot et le pousse difficilement, le poids du chargement rendant le déplacement laborieux.

Anna, ses courses achevées, reprend son chemin, et trottine en clopinant à l'aide de sa canne vers les caisses. A sa vue, Madame Thomas s'enquiert du déjeuner que la vieille femme a décidé de préparer. Le regard d'Anna pétille de malice, une lueur adolescente qui surprend Madame Thomas. Anna pose son panier sur le tapis roulant de la caisse, et fait signe à Madame Thomas d'approcher. Alors que Madame Thomas tend son oreille vers la vieille bouche édentée d'Anna, s'offre à leurs yeux un spectacle surprenant.

Marion recouvre ses esprits endormis, lève les sourcils. Les yeux ronds, elle pousse un cri de surprise inaudible et interpelle Madame Thomas. Madame Thomas reconnaît la femme pressée, à l'ouverture du magasin. Elle frotte de son index perplexe le grain de beauté tachant sa joue maquillée, la tête posée sur sa main.

Lentement, la femme pousse son lourd chariot. Bras tendus, le corps tordu, son visage mue à l'approche des caisses et se fige d'un sourire forcé. Un sourire de dents grises jaunies par le tabac. La caisse de Madame Thomas occupée par les courses d'Anna encore entassées dans le panier rouge, la femme fait emprunter à son chariot le trajet vers la caisse de Marion. Marion se redresse et inconsciemment rabat la mèche brune derrière ses oreilles percées. Un bonjour madame sans réponse, Marion pivote sur sa chaise à roulettes et questionne du regard Madame Thomas qui hausse les épaules.

Une musique froide envahit le supermarché. Le gérant de l'Intermarché diffuse des morceaux pour inciter les clients à la consommation. Marion reconnaît aux premières notes la mélodie de la Ballade pour Adeline interprétée par Richard Clayderman. Anna s'esclaffe et lance à voix haute que cette musique accompagne à merveille le cassoulet. La femme éclate alors subitement en sanglot. Une boîte de cassoulet s'échappe de ses mains. Elle la laisse retomber, la boîte atterrit sur le carrelage et se cabosse. La femme se baisse, récupère la conserve, avale sa salive, renifle ses larmes, repose la boîte de conserve sur le tapis.

Marion commence l'enregistrement du cassoulet. La femme extirpe avec tremblements le mouchoir de son sac à main griffé et se mouche sans un bruit. La compilation du gérant du supermarché remplace dans les haut-parleurs le morceau du pianiste par une reprise de Daniel Balavoine par les Enfoirés. Marion demande à la femme combien de boîtes elle achète. Cent, elle répond. Une voix venue de loin, rauque et masculine de robot déshumanisé. Le panier de provisions d'Anna n'a pas bougé sur le tapis de la caisse de Madame Thomas. Les deux femmes observent la scène d'un regard ahuri.

La femme porte toutes les boîtes sur le tapis. Marion les enregistre. Les boîtes s'accumulent en sortie de caisse. Le chariot vidé, la femme passe devant Marion et opère la manipulation inverse, le cassoulet retrouve le chariot. Madame Thomas se lève de sa chaise roulante, et rejoint Marion. Elle chuchote une phrase rapide, Marion acquiesce. Madame Thomas demande alors à la femme aux yeux encore embués si tout va bien, la femme acquiesce. Elle continue à empiler les boîtes de cassoulet dans son caddy, le regard absent. Madame Thomas la regarde, compatissante, puis aide la femme à charger son chariot.

Marion annonce le prix du chargement. 313 euros et cinquante centimes de cassoulet. La femme sort de son sac à main une liasse de billets tenus par un élastique à cheveux. Elle dépose quatre billets de cent euros dans la main de Marion. Marion lui rend la monnaie quand la poche de la femme vibre, puis la sonnerie du portable. La femme décroche. Une voix hurle dans l'écouteur du téléphone. Une question agressive. Et une réponse de la femme : oui. Un oui sec et soulagé.

Madame Thomas interroge la femme sur l'utilisation de ce cassoulet. La femme ne répond pas, elle range la monnaie dans son pantalon en toile, et prend la direction de la sortie du magasin. Madame Thomas fait le trajet à ses côtés et la harcèle de questions, d'un ton sirupeux. Aux portes vitrées de l'Intermarché, Madame Thomas stoppe sa marche et contemple la femme poursuivre la sienne vers sa voiture. De jeunes clients éberlués ricanent en la croisant avant de s'engouffrer dans la grande surface climatisée.

La femme range les conserves dans le coffre de son véhicule, le ferme. Elle laisse le chariot en vrac sur le parking. Elle ouvre la portière et se laisse choir sur le siège, la portière encore ouverte. Elle reste ainsi quelques longues secondes, les bras ballants, fixant le toit ouvrant de son break allemand. Elle referme la portière, introduit la clé et met le contact. Le moteur de la voiture se met en marche. La femme sourit.

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9 Commentaires:

Anonymous Macsym dit ...

Très sympa, comme je te l'avais dit.

18 août, 2008 12:19  
Anonymous Isa dit ...

un univers bien étrange, je la relirai à tête reposée ce soir, au bureau ce n'est pas l'idéal

18 août, 2008 12:48  
Blogger Thierry P. dit ...

Il s'est passé quelque chose... Mais quoi ?
Il va se passer quelque chose... Mais quoi ?
Entre les deux, tu intercales une scène au supermarché, un lieu banal. Et tu mets en abîme le quotidien, parce-que ce jour-là, il s'y est passé quelque chose...

18 août, 2008 13:09  
Anonymous Marc-Antoine dit ...

Quelques remarques orthographiques et typographiques que je t'autorise à ne pas publier, mais que je te signale quand même à toutes fins utiles :
p.2 : New York (pas de tiret entre New et York)
p.2 : seules sorties s'accorde avec "supermarché" et "théâtre municipal"
p.3 : chère s'accorde plutôt à "marque concurrente" qu'à "centimes"
p.4 : sac à main s'écrit sans tiret (sac-à-main : 3 occurrences dans le texte)
passim : on ne met pas d'italique aux noms des enseignes marchandes.
p.5 : "La femme range les conserves dans le coffre de son véhicule, le ferme". Il s'agit d'une anacoluthe, mais je n'ai pas réussi à démêler si elle était volontaire ou involontaire.
Enfin une remarque qui n'a rien à voir avec la choucroute (ni même le cassoulet), mais le nom de Lancelot a définitivement disparu de ton nouveau site ou je rêve?...

18 août, 2008 18:33  
Blogger Luc Mandret dit ...

Marc-Antoine >> merci pour tes corrections, j'ai fait les modifications. (sauf pour Intermarché, je trouve cela plus joli).

Concernant l'anacoluthe, à dire vrai je ne connaissais pas le nom de cette figure de style, mais tu verras que j'aime beaucoup cet effet (il y en a dans les autres nouvelles). Merci pour ce nouveau mot appris. Anacoluthe, c'est très joli :)

Sinon, oui, Lancelot a disparu.

18 août, 2008 18:43  
Anonymous Yann dit ...

il est grand temps de penser à te faire éditer Luc.

19 août, 2008 09:40  
Blogger La Langue De Pute dit ...

L'orthographe reste de LOIN la science des imbéciles...
Le texte était mieux avec 1 tiret entre New et York et 3 pour Sac à Main...

Je trouve que pour une histoire courte, il y a trop de personnages.

19 août, 2008 10:30  
Anonymous L'hérétique dit ...

Je viens de lire la nouvelle : c'est la LME et les déclarations gouvernementales sur le pouvoir d'achat qui t'inspirent ce genre de nouvelles ?

Je me demande si tu n'abuses pas de deux choses :
- le verbe extirper
- les effets de retardement

Je vois dans cette nouvelle une tranche de vie, mais je ne perçois ni l'intention littéraire ni l'intention politique. Une scène extraordinaire dans une scène de vie ordinaire. Il y a une circularité spatiale dans ta nouvelle qui donne le tournis : tu passes d'un personnage à l'autre pour revenir au précédent, mais, à mon goût, in fine, le caractère extraordinaire de l'achat de la femme au cassoulet est complètement occulté par tes effets de retardement excessifs, et c'est dommage : je trouve très intéressante l'idée de faire jaillir l'extraordinaire de l'ordinaire, mais le but n'est pas atteint, en tout cas, à mes yeux, parce que ce n'est pas ce que je retiens de la nouvelle : ce que je retiens, c'est d'avoir (trop) tourné en rond.

19 août, 2008 16:14  
Anonymous Marc-Antoine dit ...

C'est marrant que tu refuses pour Intermarché ce que tu acceptes pour Auchan dans Le Sang d'une nuit d'été... Je suis en train de lire cette dernière nouvelle et te tiens rapidement au courant. Mais au sujet de la précédente, à savoir La femme au cassoulet, moi je trouve que tu as une écriture visuelle et cinématographique, comme si tu procédais en fait à l'écriture d'un film... Je me replonge dans Le Sang... et on en reparle...

19 août, 2008 20:19  

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